
Avant de démontrer quoi que ce soit en analyse, en algèbre ou en probabilités, il faut s’accorder sur un langage : savoir écrire une phrase mathématique sans ambiguïté, la nier correctement, choisir la bonne forme de raisonnement et manipuler des collections d’objets appelées ensembles. Ce chapitre installe ces outils, que vous réutiliserez dans toute la licence : connecteurs et quantificateurs, contraposée, absurde et récurrence, puis ensembles, produits, relations d’équivalence et relations d’ordre.
1. Propositions et connecteurs
Une proposition est un énoncé mathématique qui est soit vrai (V), soit faux (F), jamais les deux. Ainsi « \(17\) est un nombre premier » est une proposition vraie, « \(2^{10} = 1000\) » une proposition fausse, alors que « \(x + 1 = 5\) » n’est pas une proposition tant que \(x\) n’est pas précisé.
À partir de propositions \(P\) et \(Q\), on en fabrique d’autres grâce aux connecteurs : la négation \(\neg P\) (« non \(P\) »), la conjonction \(P \land Q\) (« \(P\) et \(Q\) »), la disjonction \(P \lor Q\) (« \(P\) ou \(Q\) »), l’implication \(P \Rightarrow Q\) et l’équivalence \(P \Leftrightarrow Q\). Leur sens est entièrement décrit par une table de vérité.
| \(P\) | \(Q\) | \(\neg P\) | \(P \land Q\) | \(P \lor Q\) | \(P \Rightarrow Q\) | \(P \Leftrightarrow Q\) |
|---|---|---|---|---|---|---|
| V | V | F | V | V | V | V |
| V | F | F | F | V | F | F |
| F | V | V | F | V | V | F |
| F | F | V | F | F | V | V |
Le « ou » mathématique est inclusif : \(P \lor Q\) est vraie si l’une des deux, ou les deux, sont vraies. Et l’implication \(P \Rightarrow Q\) n’est fausse que dans un seul cas : \(P\) vraie et \(Q\) fausse. Une hypothèse fausse ne contredit donc jamais une implication : « si \(1 = 2\) alors la Lune est en fromage » est une implication vraie.
Montrons que \(\neg(P \Rightarrow Q)\) équivaut à \(P \land \neg Q\). On compare les deux colonnes ligne par ligne : pour \((P,Q) = (\text{V},\text{V})\), l’implication est vraie donc sa négation est fausse, et \(P \land \neg Q\) est fausse ; pour \((\text{V},\text{F})\), l’implication est fausse donc sa négation est vraie, et \(P \land \neg Q\) est vraie ; pour \((\text{F},\text{V})\) et \((\text{F},\text{F})\), l’implication est vraie, sa négation fausse, et \(P \land \neg Q\) est fausse car \(P\) l’est. Les deux propositions ont la même table de vérité : elles sont équivalentes.
2. Quantificateurs
Le quantificateur universel \(\forall\) (« pour tout ») et le quantificateur existentiel \(\exists\) (« il existe ») permettent de parler d’une propriété \(P(x)\) qui dépend d’un élément \(x\) d’un ensemble \(E\). On écrit \(\forall x \in E,\ P(x)\) et \(\exists x \in E,\ P(x)\). La notation \(\exists !\) signifie « il existe un unique ».
\[ \neg\big(\forall x \in E,\ P(x)\big) \iff \exists x \in E,\ \neg P(x) \qquad\text{et}\qquad \neg\big(\exists x \in E,\ P(x)\big) \iff \forall x \in E,\ \neg P(x). \]
Pour nier une phrase quantifiée, on échange donc chaque \(\forall\) avec \(\exists\) et on nie la propriété finale.
L’ordre des quantificateurs compte. Dans \(\mathbb{N}\), la phrase \(\forall n,\ \exists m,\ m > n\) est vraie (prendre \(m = n+1\)), tandis que \(\exists m,\ \forall n,\ m > n\) est fausse : elle affirmerait qu’un entier est strictement plus grand que tous les entiers, lui-même compris.
Soit \(P\) : « \(\forall n \in \mathbb{N},\ n^2 \geqslant 2n\) ». Sa négation est « \(\exists n \in \mathbb{N},\ n^2 < 2n\) ». Pour \(n = 1\) on a \(1 < 2\) : la négation est vraie, donc \(P\) est fausse. Un seul exemple suffit à réfuter un \(\forall\) : on parle de contre-exemple. En revanche, des centaines de vérifications ne démontrent jamais un \(\forall\).
3. Contraposée et raisonnement par l’absurde
L’implication \(P \Rightarrow Q\) est équivalente à sa contraposée \(\neg Q \Rightarrow \neg P\). Elle n’est pas équivalente à sa réciproque \(Q \Rightarrow P\).
Montrons que, pour \(n \in \mathbb{N}\), si \(n^2\) est impair alors \(n\) est impair. La contraposée est : si \(n\) est pair, alors \(n^2\) est pair. Or si \(n = 2k\), alors \(n^2 = 4k^2 = 2 \times 2k^2\) est bien pair. La contraposée est démontrée, donc l’implication initiale aussi.
- On suppose que la proposition à démontrer est fausse, c’est-à-dire que sa négation est vraie.
- On déroule des déductions correctes à partir de cette hypothèse.
- On aboutit à une contradiction (un résultat faux ou en conflit avec une hypothèse).
- On conclut que l’hypothèse de départ était impossible : la proposition est vraie.
Montrons que la somme d’un rationnel \(r\) et d’un irrationnel \(x\) est irrationnelle. Supposons \(r + x = s\) rationnel. Alors \(x = s - r\) serait une différence de deux rationnels, donc un rationnel : contradiction avec l’irrationalité de \(x\). Ainsi \(r + x\) est irrationnel.
4. Raisonnement par récurrence
Soit \(P(n)\) une propriété portant sur l’entier \(n \geqslant n_0\). Si \(P(n_0)\) est vraie (initialisation) et si, pour tout \(n \geqslant n_0\), \(P(n) \Rightarrow P(n+1)\) (hérédité), alors \(P(n)\) est vraie pour tout \(n \geqslant n_0\).
L’image est celle d’une file de dominos : le premier tombe, et chaque domino qui tombe fait tomber le suivant. Pour la récurrence forte, l’hérédité suppose \(P(k)\) vraie pour tous les \(k\) compris entre \(n_0\) et \(n\) ; c’est indispensable pour les suites définies par une relation à deux pas.
Montrons que, pour tout \(n \geqslant 1\), \(1 + 2 + \cdots + n = \dfrac{n(n+1)}{2}\).
Initialisation. Pour \(n = 1\), le membre de gauche vaut \(1\) et celui de droite \(\dfrac{1 \times 2}{2} = 1\).
Hérédité. Supposons la formule vraie au rang \(n\). Alors \(1 + \cdots + n + (n+1) = \dfrac{n(n+1)}{2} + (n+1) = \dfrac{(n+1)(n+2)}{2}\), c’est la formule au rang \(n+1\).
Conclusion. La formule est vraie pour tout \(n \geqslant 1\).
Sans initialisation, l’hérédité ne prouve rien : la propriété « \(n = n+1\) » est héréditaire (si \(n = n+1\), alors \(n+1 = n+2\)) mais elle est fausse pour tout \(n\).
5. Ensembles et parties
Un ensemble est une collection d’objets appelés éléments. On écrit \(x \in E\) si \(x\) appartient à \(E\). L’ensemble \(A\) est inclus dans \(E\), noté \(A \subset E\), si tout élément de \(A\) est dans \(E\) : on dit que \(A\) est une partie de \(E\). L’ensemble de toutes les parties de \(E\) se note \(\mathcal{P}(E)\) ; il contient toujours \(\varnothing\) et \(E\).
Pour \(A, B \subset E\) : l’intersection \(A \cap B = \{x \in E : x \in A \text{ et } x \in B\}\), la réunion \(A \cup B = \{x \in E : x \in A \text{ ou } x \in B\}\), la différence \(A \setminus B = \{x \in A : x \notin B\}\) et le complémentaire \(\overline{A} = E \setminus A\).
\[ \overline{A \cup B} = \overline{A} \cap \overline{B}, \qquad \overline{A \cap B} = \overline{A} \cup \overline{B}. \]
Si \(A\) et \(B\) sont finis : \(|A \cup B| = |A| + |B| - |A \cap B|\). Si \(E\) a \(n\) éléments, \(\mathcal{P}(E)\) en a \(2^n\).
- Prendre un élément quelconque \(x\) du premier ensemble et montrer qu’il est dans le second : première inclusion.
- Faire l’inverse : seconde inclusion.
- Conclure à l’égalité, c’est la double inclusion.
Dans \(E = \{1, 2, \ldots, 20\}\), soit \(A\) l’ensemble des multiples de \(3\) et \(B\) celui des multiples de \(4\). On a \(A = \{3, 6, 9, 12, 15, 18\}\), soit \(6\) éléments, et \(B = \{4, 8, 12, 16, 20\}\), soit \(5\) éléments. Leur intersection est \(\{12\}\) (multiples de \(12\)). Donc \(|A \cup B| = 6 + 5 - 1 = 10\), et \(|\overline{A \cup B}| = 20 - 10 = 10\) entiers ne sont multiples ni de \(3\) ni de \(4\).
6. Produit cartésien
Le produit cartésien de deux ensembles \(E\) et \(F\) est l’ensemble des couples \(E \times F = \{(x, y) : x \in E,\ y \in F\}\). Deux couples sont égaux si et seulement si leurs deux composantes sont égales, dans l’ordre : \((x, y) = (x', y') \iff x = x' \text{ et } y = y'\).
Pour \(E = \{1, 2, 3\}\) et \(F = \{a, b\}\), le produit \(E \times F\) comporte \(3 \times 2 = 6\) couples, visibles sur la grille ci-dessus. En général, \(|E \times F| = |E| \times |F|\). L’ordre compte : \((1, a) \in E \times F\) mais \((1, a) \notin F \times E\), donc \(E \times F \neq F \times E\) dès que les deux ensembles sont non vides et distincts. On note \(E^2 = E \times E\) ; le plan muni d’un repère est \(\mathbb{R}^2\).
7. Relations d’équivalence
Une relation \(\mathcal{R}\) sur un ensemble \(E\) est une relation d’équivalence si elle est : réflexive (\(x \,\mathcal{R}\, x\)), symétrique (\(x \,\mathcal{R}\, y \Rightarrow y \,\mathcal{R}\, x\)) et transitive (\(x \,\mathcal{R}\, y\) et \(y \,\mathcal{R}\, z\) \(\Rightarrow x \,\mathcal{R}\, z\)). La classe de \(x\) est \(\overline{x} = \{y \in E : y \,\mathcal{R}\, x\}\).
Les classes d’équivalence sont non vides et deux classes sont soit égales, soit disjointes ; leur réunion est \(E\). Elles forment une partition de \(E\), et \(x \,\mathcal{R}\, y \iff \overline{x} = \overline{y}\).
Sur \(\mathbb{Z}\), posons \(x \equiv y\) si \(3\) divise \(x - y\). Réflexivité : \(x - x = 0\) est divisible par \(3\). Symétrie : si \(3 \mid x - y\) alors \(3 \mid y - x\). Transitivité : si \(x - y = 3a\) et \(y - z = 3b\), alors \(x - z = 3(a+b)\). C’est une relation d’équivalence, qui possède exactement trois classes : \(\overline{0} = \{\ldots, -3, 0, 3, 6, \ldots\}\), \(\overline{1} = \{\ldots, -2, 1, 4, 7, \ldots\}\) et \(\overline{2} = \{\ldots, -4, -1, 2, 5, \ldots\}\), selon le reste dans la division par \(3\).
8. Relations d’ordre
Une relation \(\preceq\) sur \(E\) est une relation d’ordre si elle est réflexive, antisymétrique (\(x \preceq y\) et \(y \preceq x\) \(\Rightarrow x = y\)) et transitive. Elle est totale si deux éléments quelconques sont toujours comparables, sinon l’ordre est partiel.
Dans \(E\) muni de \(\preceq\), un élément \(m\) est un plus petit élément s’il est inférieur à tous les autres, et un élément maximal si aucun élément distinct n’est au-dessus de lui. Un plus grand élément, s’il existe, est unique ; un élément maximal n’est pas forcément le plus grand.
Sur \(\mathbb{N}^*\), la relation \(a \mid b\) (« \(a\) divise \(b\) ») est réflexive (\(a \mid a\)), antisymétrique (si \(a \mid b\) et \(b \mid a\) alors \(a \leqslant b\) et \(b \leqslant a\), donc \(a = b\)) et transitive. C’est un ordre partiel : \(4\) et \(6\) ne sont pas comparables car \(4 \nmid 6\) et \(6 \nmid 4\). Sur \(D = \{1, 2, 3, 4, 6, 12\}\), le plus petit élément est \(1\), le plus grand est \(12\).
Pour lire un diagramme de Hasse, montez de bas en haut : \(a \preceq b\) si l’on peut aller de \(a\) à \(b\) en suivant des segments qui montent. Deux éléments qu’aucun chemin montant ne relie sont incomparables !
À retenir
- Une implication \(P \Rightarrow Q\) n’est fausse que si \(P\) est vraie et \(Q\) fausse ; elle équivaut à sa contraposée \(\neg Q \Rightarrow \neg P\), pas à sa réciproque.
- Pour nier une phrase quantifiée, on échange \(\forall\) et \(\exists\) puis on nie la conclusion ; l’ordre des quantificateurs change le sens.
- Un contre-exemple réfute un « pour tout » ; l’absurde suppose la négation et cherche une contradiction.
- Une récurrence exige l’initialisation et l’hérédité.
- Égalité d’ensembles : double inclusion. De Morgan : \(\overline{A \cup B} = \overline{A} \cap \overline{B}\). \(|\mathcal{P}(E)| = 2^{|E|}\), \(|E \times F| = |E||F|\).
- Équivalence = réflexive, symétrique, transitive : ses classes partitionnent \(E\). Ordre = réflexive, antisymétrique, transitive ; total si tout couple est comparable.
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